Extrait
9. Comment savoir que l’on se trouve devant la femme de sa vie
la première fois qu’on la rencontre ?
Un vendredi soir, je compostais un billet de train pour Florence. Une couchette, n’augurant pas la nuit la plus confortable de mon existence, m’y était réservée. Davantage que le confort, une certaine idée de la sécurité m’importait avant tout. Si je pouvais choisir, et quitte à passer la nuit dans un compartiment parfumé aux odeurs de pieds, bercé par les ronflements et les flatulences d’inconnus, sur une couchette trop étroite pour que j’y tienne allongé et qui me laisserait le dos ankylosé plusieurs jours, j’évitais l’avion.
Celui que je m’épargnais décollait le lundi à la première heure. Un collègue monterait à bord et nous étions convenus de nous rejoindre directement à notre lieu de rendez-vous. J’avais fait croire qu’en partant dès le vendredi soir je m’accordais un week-end de détente. Depuis un an, je n’avais pas pris de vacances (et m’en vantais). Personne n’était dupe au travail : on savait que l’avion me mettait dans tous mes états. Compréhensif, mon patron s’arrangeait le plus souvent pour me confier des missions accessibles par le train. Parfois, malheureusement, je ne pouvais faire autrement que de voler ; moi qui avais encore pour ambition de devenir l’égal du Duke, je ne pouvais pas non plus freiner ma carrière à cause d’une phobie que je tentais alors d’amadouer à coups d’anxiolytiques. Mais jamais je ne parvenais à fermer l’œil. Oh non, jamais je n’aurais pu m’endormir au cours d’un vol. Les compagnies aériennes avaient beau me certifier, études à l’appui, que l’avion demeurait le moyen de transport le plus sûr au monde, elles ne pouvaient m’empêcher de penser que chaque turbulence annonçait l’imminence d’une catastrophe. Ce n’était que lorsque l’avion se posait sur le tarmac que je pouvais enfin me relaisser. À croire qu’il me fallait sans cesse rester en contact avec le sol. Pourquoi cette peur ? Et pourquoi semblait-elle décupler avec l’âge ? Mais certaines peurs n’ont-elles pas du bon ? Non pas en tant que peurs à proprement parler mais par ce qu’elles impliquent ? Car, si monter à bord d’un avion n’était pas un psychodrame, je n’aurais pas pris ce train pour Florence et je n’aurais pas passé tout le voyage à discuter avec celle qui allait bientôt occuper un rôle capital dans ma vie : Erena.
Comment savoir que l’on se trouve devant la femme de sa vie la première fois qu’on la rencontre ? Qu’aurais-je répondu si on m’avait demandé si je m’imaginais passer le reste de mes jours avec cette femme au moment où elle a débarqué dans le compartiment ? Son arrivée n’avait guère constitué plus qu’une information : une jeune femme est entrée dans le compartiment et nous allons partager le même espace vital les prochaines heures. Une information de même nature que celle de l’arrivée de deux adolescents aux piercings fluorescents, engoncés dans des jeans hyper-serrés, puis celle d’un homme dans la cinquantaine à la veste en velours kaki et aux petites lunettes rondes et qui sentait le tabac froid.
Je ne me rappelle pas m’être dit qu’elle me plaisait ou qu’elle aurait pu me plaire. Si on m’avait interrogé alors, j’aurais certainement avoué l’avoir trouvée quelconque ou banale, des mots que bientôt, évidemment, je ne saurais inclure dans une phrase la concernant.
Mes voisins avaient semble-t-il décidé d’entamer leur nuit séance tenante et je n’avais aucune envie de dormir. Poursuivre la lecture du magazine que j’avais acheté dans un kiosque, à l’aide d’un lumignon qui éclairait à peine, devenait un exercice d’autant plus fastidieux que chaque page tournée provoquait un vacarme épouvantable dans le compartiment. Je me suis donc levé de ma couchette pour me rendre au wagon-restaurant. Même si je n’avais pas vraiment faim, manger me permettrait au moins de tuer le temps.
Elle est apparue alors que je croquais la première bouchée d’un sandwich au goût de plastique ; des miettes se sont répandues sur mon magazine. Par réflexe, mon œil a été attiré et j’ai dû noter qu’il s’agissait de la fille du compartiment avant de me replonger aussitôt dans ma lecture. Après avoir acheté un sandwich qui ne lui inspirerait pas de commentaires plus élogieux que les miens, elle m’a demandé l’autorisation de s’installer à côté de moi. La seule autre place libre du wagon-restaurant se situait à côté d’une moustache épaisse, goitre et yeux lubriques fournis, qui l’avait reluquée avec un manque de discrétion patent. Avec moi, m’a-t-elle ensuite confié, elle ne risquait rien (si ce n’est tomber amoureuse). En tout cas, je ne présentais pas comme un type capable de l’étrangler dans les toilettes puis de la jeter sur la voie…
Erena se rendait à Florence pour (outre me rencontrer selon l’idée que tout était déjà écrit) rendre visite à sa mère et surtout à son petit ami, Filippo. Dire que les premiers moments que nous avons passés ensemble elle m’a tant et tant parlé d’un homme avec lequel elle aurait (peut-être) fait sa vie si nous ne nous étions pas trouvés tous les deux à bord de ce train.
Quand, assez tôt dans la conversation, elle m’a appris qu’elle avait un petit ami (à croire que toutes les femmes avec lesquelles j’entamais une conversation possédaient cette manie de m’instruire au plus vite de leur situation matrimoniale), cela ne m’a fait ni chaud ni froid. Vraiment. Je ne me rappelle pas avoir pensé quel dommage, cette étudiante en dernière année de pharmacie a un si joli minois qui aurait pu terrasser son homme…
Les mots, je les laissais venir sans arrière-pensée, sans chercher à lui plaire, à la séduire ou à me vendre. Ce n’est que le lendemain – alors que nous nous promenions au sommet du Duomo, Florence à nos pieds, une brise légère glissait sur nos peaux et au-dessus de nos têtes explosait l’infini d’un ciel bleu encore plongé dans les teintes pastel du matin – que l’idée que je pouvais tomber amoureux d’elle s’est imposée de sa redoutable évidence. Elle que je n’avais pourtant pas quittée des yeux de la nuit, je l’ai regardée comme pour la première fois et j’ai été la victime d’un coup de foudre à retardement.
Le train est entré en gare de Florence à 6 h 30. Contrairement à ses habitudes, Filippo ne s’était pas levé ce matin-là pour venir la chercher. Si son petit ami n’était pas resté sous sa couette, Erena, qui, m’affirmerait-elle plus tard, ne cherchait qu’à se montrer accueillante, ne m’aurait sans doute pas proposé de boire un café à une terrasse que le Duomo noyait peu à peu de son ombre. Elle n’aurait pas non plus proposé de m’accompagner à son sommet, là où nous attendait, selon elle, la plus belle « première impression » que sa ville pouvait offrir à un étranger.
Le vieil escalier à rampe de fer par lequel nous avons grimpé était si étroit que mes épaules ne cessaient de frotter contre les parois, tout au long des 463 marches menant à une hauteur de 107 mètres, ainsi que me l’a exposé une Erena prenant soudain son rôle de guide très au sérieux. Nous nous sommes ensuite retrouvés, derrière des vitres de protection en plexiglas, sur le rebord qui courait le long de la voûte du dôme lui-même. Il surplombait la nef à une hauteur qui aurait dû me tétaniser si la présence d’Erena ne m’avait pas obligé à faire bonne contenance (du moins le croyais-je). Me tenant le plus possible éloigné du bord, je me suis agrippé à la corde à gros nœuds qui glissait dans des pitons cloués au mur en priant (l’endroit n’était-il pas propice ?) pour que le sol n’ait pas justement attendu ma visite pour se dérober sous mes pieds.
Cas d’école. Afin de raisonner mes sens trompés par la hauteur, il me fallait renverser la perspective. Mais en levant la tête, l’effet du vertige, plutôt que de s’assoupir, s’est transmué en une vision illuminée.
« La fresque du Jugement dernier de Vasari », a commenté Erena.
Des anges et des rois, des démons et des curés, des reines et des squelettes nous surplombaient. Et surtout des serpents. J’ai vu une langue fourchue frétiller avant que la coupole s’embrase tout à coup. Mon œil en proie à une agitation compulsive voyait surgir des serpents de partout. Ils étaient si nombreux. Dressés comme des lances au-dessus de moi, ils faisaient onduler leurs anneaux. Qu’attendaient-ils pour donner l’assaut ? Et comment leur échapper dans ce boyau sinistre ? Heureusement qu’ils n’étaient guère plus que des dessins animés. Des photos m’auraient à coup sûr terrassé. Quant à des vrais… D’où provenait cette phobie ? Pourquoi étais-je terrorisé à l’idée de rencontrer un serpent même en papier glacé ? Pourquoi chercher dans une encyclopédie devenait-il une épreuve de force parce qu’à chaque page je craignais de tomber sur la photo d’une de ces bestioles ? Pourquoi est-ce que je sursautais dans la rue dès qu’une branche d’arbre ou un morceau de plastique avait une forme qui irritait mon imagination ? Avais-je été dans une existence antérieure une souris dont l’existence s’était achevée sous la forme d’un repas gobé tout cru ? Selon la perspective bouddhiste de la réincarnation, j’en garderais des réminiscences dans ma vie humaine. Quelle idée absurde. Une approche plus psychanalytique avancerait qu’un serpent aurait tenu un rôle clef au cours de mon enfance. Pourtant, à B., les quelques-uns sur lesquels j’avais exceptionnellement pu tomber en forêt s’étaient avérés des couleuvres ne dépassant pas le mètre de longueur ou des orvets trop petits pour s’enrouler autour d’un doigt (mais ils m’avaient flanqué une de ces frousses !). Aucune espèce venimeuse n’y avait jamais été répertoriée. En fait, mon seul souvenir remontait à ce jour où j’avais interrogé mes parents sur les animaux susceptibles de vivre dans des cubes en verre, après avoir découvert le premier d’entre eux avec Alexis. Un cube. Et cette paroi de protection en plexiglas ne présentait-elle pas un air de famille avec ce qui se trouvait dans les jardins du Duke ? La ressemblance n’était pas frappante, je pouvais l’admettre, mais si je le voulais, pourquoi n’aurais-je pas le droit d’y voir un cube ?
« C’est impressionnant, tu ne trouves pas ? a dit Erena.
– Oui, oui », ai-je bredouillé en me persuadant qu’il était impossible qu’elle ait fait référence à cette fresque avec sa « première impression ».
Je ne lui ai pas posé la question et l’ai suivie pour m’extraire au plus vite de ce couloir étroit au-dessus du vide. Au moment où une bouffée d’air m’a avalé, j’ai jeté un dernier coup d’œil à la fresque pour m’assurer que je n’avais fait qu’halluciner. Et je n’avais fait qu’halluciner. Bien sûr.
Même si la hauteur à laquelle nous nous trouvions sur le toit du Duomo s’avérait trop élevée pour que je me sente pleinement rassuré, je n’avais plus l’impression de pouvoir tomber à tout instant comme sur la corniche. La perspective avait basculé à l’horizontale. La ville se déroulait désormais à nos pieds sous la forme d’un tapis orangé de toitures imbriquées. En dessous, des ruelles étroites, rivières sèches cachées par l’ombre des bâtiments, se devinaient tandis que dans le lointain des collines vertes et ondoyantes encadraient le panorama d’une touche apaisée. Pendant plusieurs minutes, j’ai contemplé le paysage ; j’en profitais également pour reprendre mes esprits. Quand j’ai tourné la tête, Erena me regardait regarder ce paysage qu’elle connaissait par cœur. J’aurais tant aimé lui faire un commentaire brillant, mais les adjectifs qui ont mouillé ma bouche me semblaient tellement plats qu’il m’a paru préférable de les lui dissimuler. Car tout à coup je refusais qu’elle puisse m’associer à des banalités. Non, surtout pas. Comment savoir que l’on se trouve devant la femme de sa vie la première fois qu’on la rencontre ? La réponse pour moi est simple : il m’a suffi de voir un cube juste avant. Ou quelque chose que je pouvais faire passer pour tel (il y a toujours moyen de s’arranger avec la réalité).
