Extrait
1. Quand je rentre, tu ne me parles pas pendant une demi-heure 20 heures.
Depuis quand Freddy n’est-il pas rentré si tôt à la maison ? Des lustres. Normalement, il aurait dû aller boire un verre avec Cortès, mais celui-ci a décommandé en début d’après-midi. En poussant la porte d’entrée de son immeuble, il ne trouve finalement pas plus mal la perspective d’une soirée à se ragaillardir devant la télé, comme s’il prenait des vacances en accéléré. Car tout à coup, il se sent vidé. La journée a été rude, pas une seule seconde de répit ne lui a été accordée par des clients qui ne comprenaient rien et qui posaient des questions de clients et qui avaient des exigences de clients. Heureusement qu’il leur facture très cher toutes les conneries qu’il débite.
Ce midi, il n’a pas eu le temps de déjeuner. Ou peut-être a-t-il englouti un sandwich sans le mâcher ? Il ne s’en souvient même plus.
En posant le pied sur la première marche de l’escalier, il visualise le canapé où il va s’avachir dans quelques instants et il sourit. Reste quatre étages à gravir, quatre étages qui aujourd’hui relèvent de l’épreuve olympique. Une marche après l’autre, il se traîne, jamais il n’a mis autant de temps pour grimper jusque chez lui. Il se sent tellement à côté de ses pompes qu’il vérifie que le nom inscrit sur la sonnette est bien le sien, « Freddy Michalsky », et qu’il ne va pas tenter de forcer la porte d’un voisin.
Un tour de clef dans la serrure et la porte s’ouvre enfin sur ses vacances en accéléré. Qui se trouvent compromises aussitôt qu’il aperçoit Anna. Mais pourquoi le simple fait de voir la femme avec laquelle il vit depuis quatre ans le met-il de mauvaise humeur ? Elle lui demande s’il a passé une bonne journée et Freddy grommelle un « Ça va, ça va ». Il accroche sa veste au portemanteau de l’entrée et prend une bière dans le frigo et la décapsule et avale une goulée pour empêcher la mousse de déborder. Puis il s’installe dans le canapé à côté d’Anna. Il pose les pieds sur la table basse, attrape la télécommande et allume la télé sans intention de regarder un programme en particulier mais avec celle de zapper entre les quatre cents chaînes que le satellite met à sa disposition. Le cadavre d’un enfant africain, un footballeur qui marque un but, un requin pris dans un filet.
Dès qu’il rentre, Anna se sent obligée de lui faire la conversation. D’habitude, Freddy la laisse s’épancher et se contente de hocher la tête à intervalles réguliers, et de saupoudrer ici et là un petit «mmm» du bout des lèvres. Mais aujourd'hui il aimerait profiter de sa soirée et il lui dit qu’il est fatigué et qu’il n’a pas envie de parler.
« Ta journée a été difficile ? demande-t-elle.
– T’es sourde ou quoi ? Je viens de te dire que je n’ai pas envie de parler, alors ne me pose pas de questions. On va faire mieux. Pendant une demi-heure, tu ne m’adresses pas la parole. Tu vis ta vie et tu me laisses vivre la mienne. Compris ? »
Qu’est-ce qui lui prend de lui balancer ces phrases dignes d’un mauvais vaudeville ? Sur le fond, il estime pourtant ne pas avoir complètement tort. Combien de fois a-t-il déjà expliqué à Anna qu’il a besoin de décompresser après le travail pendant quelques minutes, il veut juste se vider le cerveau devant la télé et sous la pression magique de son pouce sur la télécommande les images défilent et les tensions accumulées au cours de la journée s’échappent de son corps. Enfin, Freddy se détend, c’est si bon. Il est même sur le point de s’assoupir quand retentit la sonnerie de son iPhone. Le nom « Violaine » scintille sur l’écran.
« Salut ma poulette, dit-il. Comment ça va depuis tout à l’heure ?
– Super. Je te dérange ?
– Tu ne me déranges jamais. »
Parce qu’il ne supporte pas de téléphoner avec Anna à côté de lui, il se lève et s’enferme dans la salle de bains. Sa collègue de Marmaduke n’a pourtant rien d’important à lui confier, elle a dû inventer un prétexte à la noix pour entendre une dernière fois sa voix aujourd’hui. Il la soupçonne d’être un peu amoureuse de lui. Il s’ausculte dans le miroir de la salle de bains et il la comprend. S’il était une femme, il craquerait facilement pour un beau gosse comme lui. Allez, arrête de te la raconter, se chambre-t-il.
Au fait, que raconte Violaine ? Ça peut certainement attendre demain.
Il revient au séjour. Toujours assise dans le canapé, les jambes pliées, la tête posée sur les genoux, Anna se redresse et Freddy sait, avant même qu’elle ouvre la bouche, qu’elle va lui faire des reproches.
Elle ne comprend pas pourquoi il se montre si aimable avec sa collègue alors qu’elle n’a même pas le droit de lui adresser la parole. Il se sent con. Tout à l’heure, il aurait mieux fait de s’abstenir. Le problème, c’est qu’il ne peut pas s’en empêcher. Il aime Anna mais elle l’agace en ce moment. Peut-être est-ce pour l’éviter qu’il sort autant ces derniers temps ? Mais aussi parce qu’il s’amuse davantage. La vie de couple le lasse à la longue, elle manque de nouveautés. Sans doute cela explique-t-il aussi ses petites incartades. La fidélité est un principe qu’un homme pourvu d’un physique comme le sien ne peut raisonnablement appliquer.
Qu’y peut-il s’il plaît tant aux femmes ? Comment leur résister quand elles débordent d’imagination pour croquer un peu de lui ? De toute façon, que signifie s’envoyer en l’air ? Deux morceaux de chair s’imbriquant l’un dans l’autre pour assouvir des pulsions purement animales, ça n’engage à rien. Depuis qu’il a rencontré Anna, Freddy a connu d’autres corps que le sien mais aucun d’eux n’a remis en cause les sentiments qu’il éprouve pour elle. Il couche avec d’autres femmes parce qu’il aime ça, de la même façon qu’il aime jouer au billard ou à la PlayStation ou au poker. Il n’appartient pas pour autant à la catégorie des drogués du sexe pour qui s’envoyer en l’air relève de la nécessité. Il se contente de se payer du bon temps.
Quelques minutes plus tard, Anna sert à Freddy son assiette et il commence à la dévorer sans sommation tant il est affamé.
En fait, il n’a pas dû manger ce midi.
Son repas achevé, il reprend son zapping. Un basketteur marque un panier, un serpent mange une souris, un militaire recharge son arme, un surfeur prend une vague. Ses vacances en accéléré peuvent enfin débuter. Et non ! Car son iPhone le réclame à nouveau. Décidément, on ne le laissera pas tranquille ce soir.
« Cortès », annonce l’écran de l’appareil.
« Hé mec ça gaze ? dit Freddy en décrochant.
– J’ai pu me libérer.
– C’est cool. T’es où là ?
– En bas de chez toi.
– Qu’est-ce que t’attends pour monter ? »
